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Débats autour de l’extractivisme, transition écosociale et buen vivir en Equateur.

par Matthieu Le Quang (Université Paris-7)

 

Résumé

Les activités extractivistes et les condamnations de leurs conséquences sur les populations locales ne sont pas une nouveauté en Equateur. Historiquement, ce pays dépend de l’exploitation et de l’exportation de ses ressources naturelles (café, cacao, banane, pétrole). Toutefois, l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa et de la Révolution Citoyenne, en janvier 2007, a mis au centre de l’agenda politique la nécessité de changer de modèle de développement pour rompre avec cette dépendance. Pour cela, la nouvelle Constitution de 2008 donne des outils pour pouvoir sortir d’une économie extractiviste exportatrice de matières premières et mettre en place une transition écologique et sociale : le nouveau concept de Bien Vivre et le retour de l’Etat et de son rôle régulateur.

L’objectif de cet article est d’analyser les débats autour de l’extractivisme en Equateur depuis les interprétations du Bien vivre et les tensions qui ont émergé lors de la transition post-néolibérale. Ainsi, nous reprendrons les controverses au sein des trois courants du Bien Vivre, surtout celle autour du post-extractivisme. Puis nous reviendrons sur les limites tant internes (néodeveloppementisme) qu’externes (géopolitique) à la Révolution Citoyenne pour changer de modèle de développement, limites que nous expliciterons à travers l’exemple de l’Initiative Yasuni-ITT.

Mots clé

Extractivisme ; Bien Vivre ; post-néolibéralisme ; Equateur ; Etat. 

 

Débats autour de l’extractivisme, transition écosociale et buen vivir en Equateur

Les activités extractivistes et les condamnations de leurs conséquences sur les populations locales ne sont pas une nouveauté en Equateur. Historiquement, ce pays dépend de l’exploitation et de l’exportation de ses ressources naturelles (café, cacao, banane, pétrole). Toutefois, l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa et de la Révolution Citoyenne, en janvier 2007, a mis au centre de l’agenda politique la nécessité de changer de modèle de développement pour rompre avec cette dépendance. 

Pour cela, il a fallu changer la Constitution qui a été approuvée en 2008. Celle-ci donne un rôle prépondérant à l’Etat que ce soit dans la récupération de la régulation et la planification des politiques publiques mais aussi dans la nationalisation des ressources stratégiques dont font partie le pétrole et les mines. Le plus innovant dans la Constitution a été l’inclusion d’un nouveau concept encore en construction et donc en dispute politique : le Bien Vivre. Dans ce texte, nous analyserons ce concept à partir de sa division en trois courants  : culturaliste et indigéniste, écologiste et post-développementaliste, éco-marxiste et étatiste. Cette « utopie mobilisatrice » a occasionné des conflits autour du modèle de développement. Un des débats en Equateur porte sur le type de transition écosociale nécessaire pour passer d’une économie extractiviste exportatrice de matières premières à une société basée sur le Bien Vivre.

L’extractivisme a été caractérisé comme un modèle de développement basé sur l’extraction et l’exportation de matières premières que ce soit les secteurs traditionnels d’exploitation minière et de combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon, argent, or, etc.) ou les produits agricoles et forestiers qui sont cultivés en monoculture (palme africaine, soja, canne à sucre, etc.). Ce sont des activités qui appartiennent au secteur primaire de l’économie et qui ne créent pas de valeurs ajoutés. Le continent latino-américain connaîtrait un certaine reprimarisation de ces économies qui serait une des conséquences du « consensus des commodities »  qui repositionnerait les économies latino-américaines dans leur rôle classique de fournisseurs de matières premières au reste du monde, et principalement à la Chine ces dernières années. Toutefois Hans-Jurgen Burchardt nous avertit qu’il est difficile pour le moment de définir l’extractivisme comme un modèle de développement car « ce concept contient de grandes imprécisions, tant du point de vue empirique que méthodologique et analytique » . Ces généralisations continentales ne permettent pas d’analyser les complexités des processus nationaux.

C’est pour cela qu’on se propose d’analyser les débats autour de l’extractivisme en Equateur depuis les interprétations du Bien vivre et les tensions qui ont émergé lors de la transition post-néolibérale. Ainsi, nous reprendrons les controverses au sein des trois courants du Bien Vivre, surtout celle autour du post-extractivisme. Puis nous reviendrons sur les limites tant internes (néodeveloppementisme) qu’externes (géopolitique) à la Révolution Citoyenne pour changer de modèle de développement, limites que nous expliciterons à travers l’exemple de l’Initiative Yasuni-ITT. 

 

Le post-extractivisme : tensions au sein des débats autour du Buen Vivir

Les caractéristiques communes des trois courants du Bien Vivre

Tous les auteurs et acteurs socio-politiques  sont d’accord sur le fait que les origines du Bien Vivre se trouvent dans les traditions culturelles indigènes. Pourtant, selon Armando Muyolema, il existe une transculturation du concept de sumak kawsay qui n’existe dans aucun dictionnaire de quechua ou de quichua . Selon lui, il ne s’agit pas d’une catégorie épistémologique ancestrale (comme par exemple Pachamama) mais d’une construction qui s’alimente des luttes écologiques dans un monde en crise et des styles de vie des indigènes.

Cela peut être corroboré par les travaux de Philipp Altmann  qui retrace le concept de sumak kawsay dans les discours du mouvement indigène. Il n’apparait pas avant le changement de millénaire et les publications, avec l’aide de la coopération allemande, de certains intellectuels et militants aymaras en Bolivie et kichwas en Equateur. Toutefois, selon Altmann, il faut attendre octobre 2003 et la publication d’un texte  du peuple Sarayaku pour voir apparaitre ce concept dans les discours du mouvement indigène. Selon cet auteur, il s’agit d’une attaque discursive d’une organisation amazonienne contre la stratégie nationale de la Confédération Nationale des Indigènes d’Equateur (CONAIE) afin de la réorienter vers les campagnes et la périphérie, alors que celle-ci est de plus en plus concentrée à Quito à cause des mobilisations sociales et de la participation politique du mouvement indigène dans les années 1990 et début des années 2000. Avec la création de l’Université Interculturelle Amawtay Wasi en 2004, la CONAIE intègre le sumak kawsay dans son discours et ses textes. Mais il faudra attendre l’arrivée de Rafael Correa pour que ce concept réapparaisse dans les débats politiques. 

Pour résumer, on peut affirmer que le sumak kawsay, s’il n’est pas une catégorie épistémologique ancestrale et n’apparait pas dans les discours des organisations indigènes avant les années 2000, tient ses origines dans l’existence d’une forme de vie des sociétés indigènes précoloniales « basée sur une organisation communautaire, une forme de vie sauvage et rurale et une culture traditionnelle, empirico-naturelle et magico-religieuse » . Mais cette recréation, reconstruction ou « tradition réinventée »  s’est alimentée de luttes contemporaines surtout écologistes et anti-néolibérales.

Les auteurs du Bien Vivre questionnent aussi certaines valeurs caractérisant la Modernité, principalement la notion de développement avec sa vision économiciste et homogène des sociétés, le concept de progrès qui compromet la sauvegarde de l’environnement et la vision utilitariste de la nature qui en découle. Ils insistent sur la crise de civilisation que traverse le monde, crise liée au système capitaliste et à ses valeurs basées sur le productivisme et le consumérisme, dont les conséquences se font sentir de plus en plus à travers le changement climatique, l’individualisme, la croissance des inégalités socio-économiques, etc.

Le Bien Vivre s’oppose à l’imaginaire moderne de contrôle rationnel du monde naturel et s’intègre aux débats sur la relation entre société et environnement. Le développement est vu comme une utopie irréalisable à cause des limites naturelles de la planète, sa distribution sociale limitée qui génère des inégalités et sa relation réduite entre croissance et bien-être. Face à cela, il propose d’aller vers la démarchandisation des espaces nécessaires à la reproduction de la vie et des biens communs et publics. Cela aiderait à améliorer les relations humaines, libérer du temps pour profiter d’autres activités comme la participation politique, les relations familiales, les loisirs, c’est-à-dire tout ce qui a à voir avec les relations communautaires et sociétales.

Les principaux traits communs aux trois courants du Bien Vivre sont les suivants : la dimension communautaire de la vie ; l’être humain en tant qu’être social ; le dépassement de la domination de la nature par les êtres humains et donc la nécessaire reconnaissance de droits à la nature (reconnus dans la Constitution équatorienne de 2008) ; la nécessité de repenser les structures de l’Etat pour le transformer en un Etat plurinational et interculturel ; la transition vers une société post-extractiviste ; et la revendication de la souveraineté sur le territoire national qui n’est pas incompatible avec une volonté d’intégration régionale (cette caractéristique est moins présente dans le courant culturaliste et indigéniste). Cette base commune ne cache pas que, sur certains thèmes, il y ait des différences qui font qu’il existe ces courants.

 

Les différences entre les courants du Bien Vivre

Les courants du Bien Vivre sont composés d’une diversité d’auteurs et acteurs socio-politiques venant d’horizons et ayant des intérêts différents ce qui peut expliquer les interprétations et les débats autour de ce concept. Ici, nous allons surtout insister sur les différences conceptuelles de ces courants.

Les auteurs du courant « culturaliste et indigéniste » (par exemple Carlos Viteri, Luis Macas, Nina Pacari) insistent sur les éléments spirituels, comme la Pachamama, de la pensée indigène du sumak kawsay. Ils utilisent ce terme, et non celui de Bien Vivre, car ils considèrent qu’il « a été dépouillé de la dimension spirituelle qu’a le Sumak Kawsay et en plus a été assaisonné avec des apports occidentaux qui n’ont rien à voir avec les cultures ancestrales. »  Ils reprennent aussi la principale revendication de la CONAIE : l’Etat plurinational qui donnerait une autonomie économique et politique aux peuples et nationalités indigènes ainsi que des droits collectifs. Les « culturalistes » vont se concentrer sur l’opposition entre le monde occidental et les peuples indigènes en exaltant la filiation du sumak kawsay aux peuples indigènes, et en particulier aux peuples andins.  Selon eux, le système capitaliste est une création de l’Occident et donc le dépassement de la crise actuelle dépendrait de l’abandon de cette matrice culturelle.

Les auteurs du courant « écologiste et post-développementaliste » (Alberto Acosta, Eduardo Gudynas ou Esperanza Martínez) ont trouvé dans le Bien Vivre une « plateforme publique »  qui pourrait réunir les alternatives au développement. Selon eux, le Bien Vivre « se constitue comme un collage post-moderne de conceptions indigènes, paysannes, syndicalistes, coopératives, solidaristes, féministes, pacifistes, écologistes, socialistes, théologico-libérationnistes, décolonnialistes... »  Leur critique insiste sur le caractère prédateur du système capitaliste consistant en une exploitation démesurée de la nature sans que cela ne signifie une amélioration des conditions de vie de la population, reprenant ainsi le concept de « malédiction des ressources naturelles » ou le « paradoxe de l’abondance » . La question de la destruction de la nature, l’impératif d’inverser cette tendance, la critique des promesses manquées du développement et la non-viabilité écologique de sa concrétisation occupent le premier plan de leurs préoccupations. Ainsi, les « écologistes » voient dans le Bien Vivre une opportunité pour construire une alternative au développement. 

Quant aux auteurs du courant « éco-marxiste et étatiste », leur particularité est que ces intellectuels inspirés par le socialisme ont occupé des postes politiques au sein des gouvernements équatorien et bolivien (comme René Ramírez ou Álvaro García Linera). La priorité des « éco-marxistes » est la satisfaction des besoins matériels de base de toute la population, ce qui peut s’expliquer par le fait que ces auteurs ont développé leur pensée sur le Bien Vivre depuis l’Etat  et l’expérience de la gestion publique. Toutefois, ils ne laissent pas de côté la critique du productivisme et du consumérisme du système capitaliste, ni le respect des droits de la nature. Ils ne focalisent pas leurs critiques sur le monde occidental mais sur le système politique, social et économique qui régit le monde : le capitalisme. Ainsi, ils insistent sur la transformation de la structure socio-économique marquée par les fortes inégalités sociales et « la subsomption réelle du système intégral de la vie naturelle de la planète au capital »  pour aller vers un post-capitalisme à travers une planification participative, qui pourrait s’appeler « socialisme communautaire du Vivre Bien » , « socialisme du Sumak Kawsay » ou « biosocialisme républicain » .

 

Les débats autour du post-extractivisme

Une des différences les plus importantes entre les courants du Bien Vivre porte sur la question de l’exploitation des ressources naturelles et le post-extractivisme. Ce débat sur le changement du modèle d’accumulation est un des points en dispute entre ces courants.

Les « culturalistes » et les « écologistes » s’opposent à l’élargissement de tout type d’extractivisme, sans pour cela défendre la fermeture des zones déjà en exploitation. Leur proposition est de sortir du modèle d’accumulation actuel en mettant en œuvre l’économie sociale et solidaire. Les « culturalistes », liés aux mobilisations indigènes, vont revendiquer la mise en place d’un véritable État plurinational et son corollaire en cas d’activités extractivistes sur leurs territoires : la consultation préalable et informée. 

Les auteurs du courant « écologiste » sont ceux qui se concentrent le plus sur la dénonciation de l’extractivisme. Selon eux, aussi bien l’insertion des pays du Sud au capitalisme mondial que la recherche du « développement » se sont basé sur une exploitation démesurée de la nature. Les racines de la crise de civilisation observable en Occident et dans le monde ne se trouvent ni dans la culture (« culturalistes »), ni dans la structure (« éco-marxistes ») mais dans l’extractivisme.

Ces auteurs sont à l’origine du mot “néo-extractivisme” qui caractériserait les gouvernements progressistes.  L’extraction de matières premières, héritage de la colonisation, s’est prolongée après les indépendances des pays latino-américains. L’arrivée au pouvoir des gouvernements progressistes a voulu rompre avec la dimension coloniale des activités d’extraction, mais on est seulement passé à un néo-extractivisme.  S’il consacre un rôle plus actif de l’Etat dans l’entreprise extractiviste ainsi qu’une plus importante et plus profonde distribution de la rente qu’il génère, ce néo-extractivisme reproduirait des dynamiques propres de l’extractivisme, par exemple une insertion internationale subordonnée et fonctionnelle à la globalisation du capitalisme transnational. En plus de ne pas changer les structures économiques et productives, le néo-extractivisme, au nom du développement, permettrait la dégradation de la nature et l’exercice de pratiques politiques autoritaires qui porteraient atteintes principalement aux droits humains des peuples qui habitent les zones d’extraction.

Au contraire de ces deux courants, les « éco-marxistes » ne voient pas dans l’abondance en ressources naturelles une malédiction, mais plutôt un moyen pour passer à une société post-extractiviste. Leur approche systémique anti-capitaliste leur permet d’aller au-delà de la revendication d’un post-extractivisme vu comme une fin en soi (comme cela pourrait être le cas des « écologistes »). Ils le voient plutôt comme un moyen pour changer les structures socio-économiques de la société. En effet, sortir de la dépendance à l’exploitation des ressources naturelles ne signifie pas nécessairement entrer dans une société post-capitaliste. Dans l’immédiat, il n’est donc pas possible d’arrêter toute exploitation de ressources naturelles. La contradiction de ces pays c’est qu’ils ont besoin de l’extractivisme pour financer leur transition vers une société post-extractiviste et ainsi ne plus dépendre de l’extractivisme.

Cette position est très critiquée par les auteurs du courant « écologistes ». Gudynas accuse le courant « éco-marxiste » de ne pas « comprendre les contradictions essentielles entre Bien Vivre et extractivisme. […] ils se sont approprié un concept, en le dépouillant de ses contenus originaux, pour qu’il puisse servir d’étiquette à des propositions conventionnelles très connues. Il n’est pas acceptable qu’ils s’emparent d’un terme qu’ils n’ont pas créé, et qu’ils le fassent pour aller dans une direction contraire à son intentionnalité originelle. » 

García Linera critique cette position car « les critiques de l’extractivisme confondent système technique avec mode de production, et à partir de cette confusion associent extractivisme avec capitalisme ; oubliant qu’il existe des sociétés non-extractivistes, les industrielles, totalement capitalistes ! » . Selon lui, « le social est un composant du métabolisme naturel » donc les relations humains-nature font partie d’un « certain mode de production social » . La division internationale du travail dans laquelle s’insère la Bolivie ou l’Equateur fait partie de la construction historique et coloniale du capitalisme et il est impossible de changer ce système dans un seul pays mais en créant un mouvement international. Donc ce qui prime est de créer les conditions pour « satisfaire les besoins de la population, générer de la richesse et la distribuer avec justice ; et à partir de là créer une nouvelle base matérielle non extractiviste qui préserve et élargit les bénéfices des travailleurs. »  Et cela sans laisser de côté la diminution des impacts nocifs sur la nature.

 

Post-néolibéralisme et extractivisme dans l’Equateur de la Révolution Citoyenne

Les expériences progressistes en Amérique Latine ont marqué une volonté de prendre des mesures contre le néolibéralisme, tout particulièrement de dépasser le modèle de libéralisation extrême des marchés promu par le Consensus de Washington lors des deux dernières décennies du XXème siècle. Cette perspective a ouvert un complexe champ conflictuel autour des voies et projections de l’horizon post-néolibéral, en particulier en Équateur où cette dispute s’est déroulée autour de la transformation de la matrice productive d’une économie largement dépendante des exportations de matières premières. 

Dans cette partie, nous allons nous concentrer uniquement sur le thème de l’extractivisme. Avant toute chose, il nous faut constater que le gouvernement équatorien n’a pas réussi pour le moment à changer sa matrice productive. L’économie équatorienne, en particulierles exportations, dépendent encore beaucoup de l’exploitation et l’exportation de ses ressources naturelles et donc sur son secteur primaire.

 

Retour de l’Etat et enjeux de la transition écosociale

La Constitution de 2008 marque le retour de l’Etat et ses capacités pour réguler l’économie, les marchés et redistribuer la richesse sociale.  La récupération des capacités régulatrices de l’Etat va plus loin que la simple opposition « plus d’Etat, moins de marché ». La Constitution prône un équilibre entre Etat, marché et société dans la responsabilité collective d’étendre les bénéfices du développement national à de larges secteurs de la population. 

En Equateur, il existe une tension, présente aussi dans la Constitution , entre développement économique, extension des droits sociaux et protection de l’environnement. Comment peut-on défendre les droits de la nature et lutter contre sa dégradation (une des conséquences de l’exploitation des ressources naturelles) et, en même temps, chercher le bien-être de la population, l’éradication de la pauvreté et l’élargissement des droits sociaux à l’ensemble de la population ?

La question fondamentale est alors de savoir comment concilier les exigences environnementales avec la croissance économique nécessaire pour transformer le pays et fournir les services publics de base à toute la population. Il ne s’agit pas d’opposer le court terme et le long terme mais de les penser simultanément afin de savoir le temps nécessaire à la transition pour que l’Equateur ne dépende plus de l’exploitation et exportation de ses ressources naturelles. Que ce soit pour la transition ou pour la lutte contre la pauvreté, l’Etat équatorien a besoin de ressources financière dont il ne dispose pas, objectif encore plus difficile dans une économie dollarisée. Pour cela, une des caractéristiques du retour de l’Etat en Equateur a été la récupération de ses capacités de planification, fondamentale pour la transition écosociale vers une société post-extractiviste. 

Pour cela, la Révolution Citoyenne a mis en œuvre des plans de développement. Le Plan national pour le Bien Vivre 2009-2013  est la base de la planification de la Révolution Citoyenne et pose clairement les objectifs à long terme : dans les deux prochaines décennies, le pays doit passer à une société post-pétrolière et transiter vers une économie de services, centrée sur la connaissance et vers le développement de l’industrie nationale dans le cadre d’une politique de substitution sélective des importations. Le Plan national pour le Bien Vivre 2013-2017  renforçait cette vision en ayant comme objectifs principaux le changement de la matrice productive et l’éradication de l’extrême pauvreté. Ces deux plans reprennent l’affirmation de la nécessité des ressources financières de l’extractivisme pour sortir de l’extractivisme. En cela, le courant éco-marxiste du Bien Vivre, mené par l’ancien ministre de la planification René Ramirez, se rapproche en partie du pôle développementiste, prédominant au sein du gouvernement, qui a privilégié l’exploitation des ressources naturelles pour financer l’expansion des droits sociaux et la réactivation des forces productives.

En ce qui concerne l’extractivisme, le retour de l’Etat s’est caractérisé par l’interdiction constitutionnelle de privatiser les ressources stratégiques du pays. Cela a permis au gouvernement de mettre en place des mesures visant à capter une partie importante de l’excédent provenant des rentes de ces ressources, principalement la rente pétrolière. La gestion nationale de ces excédents, sans interférence du capital transnational, a impliqué la fixation de conditions – notamment fiscales – d’exploitation des ressources naturelles par des entreprises étrangères. Le gouvernement équatorien a donc dû renégocier les contrats avec différentes entreprises multinationales pétrolières ce qui, dans un contexte de prix élevés des commodities, lui a permis d’augmenter les marges de participation étatique dans les revenus et royalties. Cette stratégie a permis à l’État équatorien d’avoir un peu plus d’autonomie par rapport au pouvoir global et surtout de financer le développement national avec des capitaux propres. 

Même si cette renégociation des contrats ne s’est pas faite sans résistance de la part de certaines transnationales comme nous le verrons par la suite, d’autres conflits impliquant l’Etat caractérisent le néo-extractivisme en Equateur. Dans son étude sur la politique minière de la Révolution Citoyenne, Andrea Carrión nous dit que « le nationalisme étatique sur les ressources naturelles se construit en opposition aux conflits socio-environnementaux et inclut l’usage des ressources publiques pour rendre possible les projets à grande échelle » . Selon Carrión, les réformes à caractère nationaliste (nationalisation des ressources naturelles, plus grande participation de l’Etat dans les royalties, respect des normes environnementales et du droit du travail nationaux, etc.) permettent l’expansion globale du capital transnational à travers la concession de territoires pour l’exploration et l’exploitation minières. 

Cette expansion territoriale entraîne une augmentation des conflits socio-environnementaux en Equateur. Ces conflits territorialisés sont dus à l’extension de l’extractivisme, notamment liée à l’extension de la superficie du territoire pour l’exploitation minière à grande échelle, qui a pour conséquence la fragmentation spatiale, la création d’économies enclavées générant peu d’emplois, la désintégration et parfois le déplacement de communautés indigènes et rurales. Ces conflits peuvent avoir différentes revendications : la défense du territoire comme lieu de vie, culturel ou de subsistance économique ; la défense de l’environnement et de l’eau contre les pollutions des activités extractivistes ; la défense de modes de vie ; la redistribution de la rente générée par ces activités ; entre autres demandes.  

Ces conflits posent aussi la question de la participation politique et sociale des populations locales et de la société civile quant aux projets extractivistes et pour débattre des modèles de développement de leur territoire. Un des débats entre les organisations sociales et le gouvernement de Correa a porté sur les mécanismes de participation, surtout la consultation préalable et informée et son caractère contraignant. Le président Correa a défendu l’inclusion de mécanismes de participation et de consultation sans que ceux-ci puissent être contraignants pour l’Etat car selon lui, des populations locales ne doivent pas décider du bien-être de toute la nation. 

Cette dispute sur le caractère contraignant de la consultation préalable est aussi une « dispute sur le sens du concept de développement [qui] confronte et sépare le bien commun de l’Etat-nation du bien des groupes de population dans des localités spécifiques » . Elle pose aussi la question de la mise en œuvre de l’Etat plurinational reconnu dans la Constitution. La manière dont a été résolue la question de la plurinationalité par le gouvernement équatorien n’a pas satisfait les organisations indigènes et a abouti à divers conflits, en particulier lorsque les demandes autonomistes sont liées à des disputes pour les ressources naturelles sur leurs territoires. Ces organisations questionnent la centralité d’un type d’État qui se rapprocherait de la matrice national-populaire  historiquement liée à l’expansion développementiste en Amérique latine.

 

Les difficultés de la Révolution Citoyenne pour changer la matrice productive

Après la récupération des capacités régulatrices de l’Etat, le plus grand défi de la transition post-néolibérale a été le changement de la matrice productive. La dispute entre divers acteurs politiques et sociaux avait pour axe central la construction d’un régime d’accumulation qui s’éloignerait à la fois de l’orthodoxie fiscale des années 1990, de la dépendance à l’extractivisme et des schémas classiques de compréhension du développement. La dispute interne au gouvernement a tracé une frontière entre tenants du courant éco-marxiste du Bien Vivre  et ceux du développementisme post-néolibéral. Le financement du changement de la matrice productive représente le dilemme le plus important et a été résolu de manière inerte en confirmant l’importance des rentes provenant du secteur des hydrocarbures. Le problème principal est que, même si l’investissement dans l’éducation supérieure et dans le domaine de la science et technologie est parmi les plus élevés de la région, les bases de la transformation de la structure productive du pays ne sont pas clairement posées et le secteur industriel n’a pas été dynamisé. Même si la réappropriation étatique des excédents pétroliers a pu élever la marge de souveraineté nationale, elle n’a pas permis de remettre en question la place de l’Equateur dans la division internationale du travail comme fournisseur de matières premières.

L’insertion des pays latino-américains dans la division internationale du travail, conséquence de la colonisation européenne, fait de ces territoires des fournisseurs en ressources naturelles (minerais et produits agricoles). Cette position périphérique constitue un obstacle important au moment d’engager une transition vers un post-extractivisme et génère une dépendance aux marchés centraux et à la fluctuation des prix des commodities conditionnés par la demande mondiale et autres spéculations financières.

Les théoriciens de la dépendance, dans les années 1950 et 1960, avaient déjà analysé ces échanges économiques et commerciaux inégaux. Réunis au sein de la Commission Economique pour l’Amérique Latine (CEPAL), ils expliquaient les problèmes de l’Amérique Latine par le fait que ces pays périphériques exportaient des biens primaires vers le centre dont les prix sont plus bas que les biens avec valeur ajoutée qu’ils importaient depuis le centre.  A ces inégalités économiques, les auteurs venant de l’économie écologique ont ajouté les inégalités environnementales.  Selon María Cristina Vallejo, « bien que, dans les années récentes, le boom des prix internationaux des commodities parait avoir déréglé cette relation d’échange inégale, plusieurs pays du sud maintiennent des inégalités structurales dans leurs conditions d’échange économique. »  Selon elle, c’est le cas de l’Equateur qui doit « réaliser un plus grand effort environnemental en extrayant de grandes quantités de ressources naturelles pour les destiner à l’exportation »  c’est-à-dire qu’il doit exporter plus de tonnes qu’il n’en importe pour réaliser des échanges commerciaux dans les termes économiques du marché global.

Sortir de cette dépendance est d’autant plus difficile au cours d’une période de hausse des prix des commodities, surtout quand l’objectif du gouvernement est l’éradication de la pauvreté répondant ainsi à des objectifs de court terme qui répondent aussi à une certaine stratégie afin de rester au pouvoir. A cette difficulté, s’ajoute le fait que l’économie équatorienne est dollarisée depuis 2000 et dépend des flux d’argent entrant, l’équilibre de la balance des paiements étant fondamentale dans une économie sans monnaie propre. Le pragmatisme éthique (lutte contre la pauvreté), économique (la nécessité de disposer de devises) et politique (réélection) a éloigné la Révolution Citoyenne de son compromis à plus long terme qui est le changement de la matrice productive.

L’intégration subordonnée des pays latino-américains au marché global comme fournisseurs de matières premières amène une autre conséquence géopolitique : la domination de ces pays par des règles commerciales néolibérales. Cette domination passe, entre autres, par la signature de Traités bilatéraux d’investissement (TBI) . Depuis l’approbation de la Constitution, le gouvernement équatorien avait pour objectif de dénoncer ces TBI. Pour cela, il a mis en place, en mai 2013, une Commission pour l’Audit Intégral Citoyen des Traités de Protection Réciproque des Investissements et du Système d’Arbitrage international en Matière d’Investissement (CAITISA), en prenant exemple sur la commission citoyenne qui avait permis l’audit de la dette et sa dénonciation en 2008. 

Pour résumer, les TBI protègent les investissements des firmes étrangères face aux changements possibles des lois nationales, à travers des dispositions qui limitent l’action étatique face aux possibilités d’administrer et de contrôler l’investissement étranger en fonction de ses intérêts légitimes et souverains. Par exemple, si l’Etat équatorien décide de renforcer les normes sociales ou environnementales, les transnationales peuvent dénoncer l’Etat au sein du système d’arbitrage international dont le principal tribunal, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), appartient à la Banque Mondiale.

En Equateur, la grande majorité des TBI a été signée entre 1992 et 2002, à l’apogée du néolibéralisme. En raison de l’économie extractiviste de l’Equateur, les plus gros investissements étrangers se font dans ce secteur. Sur les 28 demandes internationales dont a fait l’objet l’Etat équatorien, 57% viennent d’entreprises pétrolières, 18% du secteur de l’énergie électrique et 11% du secteur minier, c’est-à-dire que l’extractivisme est responsable de plus des deux tiers des demandes internationales . Ces investissements étrangers, en plus de ne pas avoir apporté au développement économique et social national et local, ont affecté la vie communautaire, le régime foncier, la sécurité alimentaire et ont généré des déplacements et des conflits dans les zones où se sont effectués ces investissements. 

Une partie des demandes vient d’entreprises pétrolières qui n’ont pas accepté les renégociations de contrats en 2009-2010 et dont les contrats n’ont pas été reconduits. Elles estiment que l’Etat équatorien a changé les règles juridiques et fiscales ce que les TBI interdisent. Le système juridique des échanges commerciaux internationaux qui favorise le libre-échange et surtout les investissements des firmes transnationales représente donc un obstacle contre tout changement qui irait contre ces règles, par le risque de coût économique pour l’Etat.

 

Conclusion

Nous avons analysé les disputes autour du modèle de développement de l’Equateur de la Révolution Citoyenne et les tensions qu’elles ont générées dans un pays dont les modèles d’accumulation et d’insertion internationale dépendent de l’exploitation des ressources naturelles. Un symbole des limites tant internes qu’externes pour changer de modèle de développement est l’Initiative Yasuní-ITT. Cette politique publique ambitieuse, présentée en juin 2007 par le président Correa, consistait à laisser sous terre 20% des réserves de pétrole du pays, situées dans le parc national Yasuní, en échange d’une contribution financière internationale équivalent à la moitié de ce que l’État équatorien aurait pu gagner avec l’exploitation.  Cette politique entrait en résonance avec les postulats du Bien Vivre et les plans gouvernementaux tendant à une transition écosociale post-extractiviste en Équateur car elle illustrait la nécessité de nepas exploiter les ressources naturelles dans n’importe quel endroit, en particulier les aires protégées et les zones de mégabiodiversité. La priorité n’est pas l’obtention de ressources financières à court terme mais de conserver ses richesses naturelles pour ne pas hypothéquer le futur.

Dans un autre article, nous avions montré que sa trajectoire politique oscillait entre une construction conceptuelle proche de l’écosocialisme, alternative post-capitaliste, et une stratégie d’insertion internationale à mi-chemin entre écosocialisme et capitalisme vert, idéologie dominante dans les négociations internationales autour du changement climatique.  Une des grandes contradictions de l’Initiative Yasuní-ITT est que sa construction conceptuelle a été confiée à des écologistes proches de l’écosocialisme ou de l’économie écologiste (tels Fander Falconi ou Carlos Larrea) alors que la conduite de la commission en charge des négociations internationales a été attribuée à des acteurs (Roque Sevilla et Ivonne Baki) en étroite adéquation avec le capitalisme vert. Cette contradiction idéologique était une stratégie pour s’adapter à la géopolitique des négociations sur le réchauffement climatique, un discours trop radical ayant pu faire fuir les possibles contributeurs.

Avec l’Initiative Yasuní-ITT, le gouvernement équatorien a mis au défi le système capitaliste néolibéral à travers la volonté de laisser sous terre la base de cette société thermo-industrielle : le pétrole. Il a mis le doigt sur la dépendance du système envers cette ressource pétrolière puisque une des raisons pour ne pas contribuer au fidéicommis était celui de la possible reproductibilité de cette politique dans d’autres pays, ce qui était perçu comme un danger pour la stabilité du capitalisme mondial puisque l’expansion de ce dernier est basée sur l’exploitation du pétrole, et en plus d’un pétrole à bas prix. 

Toutefois, le problème pour l’Equateur est qu’une fois décidés son cadre légal et ses objectifs, le gouvernement devient dépendant des autres pays, notamment les pays riches du Nord, afin d’obtenir les contributions internationales souhaitées et nécessaires pour le budget de l’Etat équatorien. Cette politique publique est tombée dans les ornières du capitalisme vert au moment où ont commencé les négociations internationales, et ce d’autant plus facilement que certains acteurs gouvernementaux équatoriens étaient proches de cette idéologie. Lorsque l’Initiative Yasuní-ITT est entrée dans le cadre des négociations internationales, elle a commencé à échapper au gouvernement équatorien qui ne se trouvait pas dans une position géopolitique lui permettant de remettre en question la géopolitique internationale et le cadre des négociations sur le changement climatique.

La fin de l’initiative en août 2013, sous la pression des lobbys pétroliers (présents au sein du gouvernement), est un bon indicateur des arguments développementistes et des anti-extractivistes. Le président Correa a soutenu que la lutte contre la pauvreté et les besoins en services publics de la population équatorienne ne pouvaient pas attendre la bonne volonté des contributeurs internationaux. Ainsi, les ressources financières de l’exploitation des champs ITT devraient servir pour améliorer les conditions de vie de la population et aider au changement de la matrice productive. Cette décision a généré une vague de protestations et de mobilisation de secteurs qui soutenaient la thèse reliant la non-exploitation avec le Bien Vivre : protection de la biodiversité, respect des peuples indigènes en isolement volontaire, lutte contre les dégradations sociales, écologiques et culturelles dans les zones d’exploitation, entre autres. Ces mobilisations n’ont toutefois pas rempli leur objectif qui était d’appeler à un référendum afin de décider de l’exploitation ou non de l’ITT.

Le cas de l’Equateur nous montre que la dichotomie entre écologie et redistribution ou entre « pachamamisme vs extractivisme »  est simpliste et que le changement de la matrice productive pour passer à une société basée sur le Bien Vivre est plus complexe. La dispute politique est présente à plusieurs échelles spatiales, du local à l’international. Si  les conflits liés à l’extractivisme sont locaux et assez isolés les uns des autres ce qui complique des rapports de force compliqués avec l’Etat central, la conflictualité socio-politique liée au Bien Vivre est un problème national car celle-ci se porte sur les différentes visions autour du modèle de développement ou le caractère plurinational de l’Etat équatorien. De plus, il est difficile de changer de modèle d’accumulation dans un seul pays sans prendre en compte les enjeux géopolitiques et les rapports de force internationaux. L’hégémonie idéologique néolibérale s’exprime dans une certaine vision de la société et du progrès mais aussi marque des contraintes politiques et commerciales pour les Etats qu’il est difficile d’affronter pour un pays comme l’Equateur sans certaines alliances régionales et internationales.

 

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Pour citer cette communication : Matthieu Le Quang, "Débats autour de l’extractivisme, transition écosociale et buen vivir en Equateur." in Colloque international "Gouvernements progressistes et postnéolibéralisme en Amérique Latine : la fin d’un « âge d’or » ?", Université Grenoble-Alpes, juin 2017, URL : https://progresismos.sciencesconf.org/resource/page/id/31

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