Communications / Ponencias > H. Roux - Droits sociaux au Nicaragua

Au singulier ou au pluriel ? Réflexion sur la notion de droits sociaux dans la rhétorique sandiniste actuelle

por Hélène Roux (Université Paris-1 - docteure associée à l’UMR 201« Développement et sociétés » : helenaroux@gmail.com)

Résumé : Le retour au pouvoir de Daniel Ortega en 2006 s’est fait au prix d’un divorce avec le mouvement féministe. Le sacrifice des droits spécifiques des femmes a été jugé acceptable par les aspirants au pouvoir au nom de la promesse d’un rétablissement des conquêtes sociales foulées aux pieds pendant 16 ans par des gouvernants se réclamant de la « démocratie de marché ». Néanmoins, l’annonce de grands projets de développement suscite au sein d’une partie d’un monde paysan, traditionnellement défiant vis-à-vis du pouvoir, l’inquiétude de se voir dépossédé. La mise sur la touche de syndicats du secteur industriel reflète la rupture d’une alliance, supposée acquise, avec des organisations qui renâclent à accepter que « le droit au travail » s’impose au détriment du « droit du travail ». À qui s’adresse la notion de « restitution des droits » qui préside aujourd’hui à la plupart des décisions institutionnelles ? Au-delà de l’effet discursif, cette formulation, conjuguée au choix – apparemment assumé par les décideurs – de renoncer à s’appuyer sur des organisations traditionnellement structurées autour de la défense d’intérêts collectifs, semble désormais miser sur l’adhésion à un projet de société fondé sur la somme d’intérêts individuels.

Mots clés : Nicaragua, sandinisme, clientélisme, droits, mobilisations

Abstract : Daniel Ortega's return to power in 2006 was at the price of a divorce with the feminist movement. The sacrifice of the specific rights of women was considered acceptable by the aspirants to power in exchange of the promise of a restoration of the social conquests trampled during 16 years by rulers adepts of "market democracy". Nevertheless, the announcement of major development projects arouses in a part of a peasant world, traditionally distrustful of the power, the anxiety of being dispossessed. The sidelining of trade unions in the industrial sector reflects the breakdown of an alliance, supposed acquired, with organizations that are reluctant to accept that "the right to work" is necessary to the detriment of "labor law". Whom addresses the notion of "restitution of rights" who presides over today's most institutional decisions? Beyond the discursive effect, this formulation, together with the choice-apparently assumed by the decision-makers-of relying on organizations traditionally structured around the defense of collective interests, now seems to rely on a project of society based on the sum of individual interests.

Key words : Nicaragua, sandinism, cronyism, rights, mobilisations.

 

« Desgraciadamente la naturaleza humana así es… nunca nadie está conforme con lo que le toca (…) porque lindo sería (…) que todo el mundo tuviera una camioneta o que todo el mundo viviera en una casa como viven ahí los más ricos… pero no pueden hacerlo (…). Hay una jerarquía ¿no? (…) Es como en un estadio (…) de futbol; es imposible que Usted, aunque quiera mucho al pueblo, meta (…) 100.000 personas en el palco en donde caben solo 500. (…) No puede meterlos porque no caben. Entonces todo lo que interesa es que todos puedan ver bien el juego, decentemente… y que estemos claros que unos tienen más que otros… Lo malo es que los que tienen más sea a costo de los que tienen menos… Lo malo no es que yo ande en camioneta, lo malo (sic) es ¿qué hice yo para este pueblo? »

General Humberto Ortega Saavedra, Chef des armées, 1996[1].

Dans le concert des nations latinoaméricaines s’étant dotées d’un gouvernement dit « progressiste » depuis la fin des années 1990, les pays d’Amérique centrale relèvent d’une situation spécifique marquée par les séquelles de conflits armés (El Salvador et Nicaragua) et de processus de paix qui se sont dissous dans le retour à une « démocratie de marché ». Parmi eux, le Nicaragua occupe une place particulière : le gouvernement qui a fait son retour au pouvoir en 2007, se réclame de l’héritage de la révolution sandiniste, la dernière du 20e siècle sur le continent américain. Ces éléments doivent être pris en compte dans l’analyse de la manière dont se structurent les relations entre, d’un côté l’ensemble des citoyens, de l’autre la base sociale du parti au pouvoir et les dirigeants actuels. Ces derniers affrontent un double défi, qui présente des aspects contradictoires : éviter de prendre des mesures tendant à faire resurgir l’extrême polarisation dans laquelle le conflit armé interne (1980-1990) avait plongé la société ; donner des gages de la volonté de combler les attentes d’une base sociale historique en attente d’un retour au statu quo ante révolutionnaire, capable de remédier aux ravages causés par 16 ans de politiques néolibérales. Si, comme on va le voir plus loin, le pari semble avoir été relativement tenu sur le premier point, concernant le second, c’est peu dire que l’équipe actuellement au pouvoir a péché par omission.

Le processus de paix et de réconciliation amorcé au début des années 1990, a montré combien il était erroné de situer les antagonismes au sein de la société nicaraguayenne uniquement sur un plan politico-idéologique (droite-gauche, contras-révolutionnaires). Pour des raisons compréhensibles, cette dimension a été mise en avant et exacerbée au moment du conflit, mais le retour à la paix a révélé des fractures d’un autre ordre, principalement liées à la condition économique et surtout au statut social. Après la défaite électorale du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) en 1990, l’observation des conflits autour de la brulante question de l’accès à la terre dans les zones rurales et en général de la propriété des moyens de productions a révélé les intérêts convergents de divers secteurs économiques et groupes sociaux (sandinistes et non sandinistes). Elle a également permis de mettre en lumière les lignes de division au sein du mouvement sandiniste (et en particulier du mouvement syndical) autour de la marche à suivre pour perpétuer le projet révolutionnaire amorcé une décennie auparavant. Ni les rapprochements – non pas sur la base d’une sensibilité politique mais de la défense d’intérêts communs –, ni les fractures au sein de la « famille sandiniste » ne se sont réduites après le retour au pouvoir de Daniel Ortega en 2007, tant elles sont la conséquence directe des politiques néolibérales mises en œuvre dès 1990 ; avec lesquelles le pouvoir actuel n’a pas montré la volonté de rompre.

Un retour au pouvoir « par le haut »

Contrairement à la consigne de gouverner « depuis le bas » lancé par le président Ortega le lendemain de sa défaite électorale de 1990, sa reconquête du pouvoir s’est faite « par le haut ». Durant sa période dans l’opposition, le Front sandiniste (tout comme d’ailleurs le Front Farabundo Marti de Liberación Nacional - FMLN au Salvador et l’Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca - URNG au Guatemala) s’est appliqué à se présenter comme « présidentiable ». A l’inverse de l’épisode progressiste au Honduras (brutalement interrompu par un coup d’Etat le 28 juin 2009) qui s’est traduit par la radicalisation d’une fraction du Parti libéral (dirigée par le président José Manuel ‘Mel’ Zelaya) et par une alliance avec les mouvements populaires, la direction du FSLN a opté pour une alliance au sommet (connue comme « le Pacte ») avec le Parti Libéral Constitutionnaliste (PLC) du président Arnoldo Alemán (au pouvoir de 1996 à 2001), dans le but de prendre le contrôle des institutions et de le garder quels que soient les changements au sein du pouvoir exécutif. Par ailleurs, pour consolider son assise sociale, le FSLN s’est appuyé sur des organisations issues du sandinisme, agissant dans des secteurs clés de la production. Ainsi de la puissante Union Nationale d’agriculteurs et éleveurs (UNAG) qui, depuis une position toujours plus marquée de défense des grands producteurs (et moins des petits et des coopératives paysannes) et de leurs intérêts commerciaux (l’agro-exportation) a soufflé le chaud et le froid sur les décisions économiques de tous les gouvernements en place de 1990 à 2007. À l’autre bout de la chaîne, l’Association de Travailleurs des Campagnes (ATC), regroupant les ouvriers agricoles, s’est engagée dans un projet hybride (et de ce fait ambigu) d’acquisition sous forme d’actionnariat d’une partie des anciennes fermes d’État dans le cadre de leur reprivatisation impulsée par le gouvernement de Violeta Chamorro dès 1990. Principalement porté par les syndicats ruraux, ce projet de défense de la propriété – à travers la constitution d’un secteur défini comme Aire Propriété des Travailleurs (APT) – n’a que peu concerné le secteur industriel (seules quelques entreprises s’y sont engagées) et pas du tout les syndicats du secteur public qui, de leur côté, menèrent une bataille passablement solitaire contre la privatisation des entreprises de service public, qui se solda par un échec dans le cas de l’énergie (ENEL) et des télécommunications (TELCOR aujourd’hui ENITEL). Seule la lutte contre la privatisation de l’eau fut victorieuse dans la mesure où elle mobilisa une coalition citoyenne, autant sinon plus que les syndicats de l’entreprise (ENACAL). Dans cette mesure, la victoire du FSLN aux élections de 2006 (après une défaite – en 1990 – et deux échecs en 1996 et 2001) n’est pas le fruit de fortes mobilisations populaires (en particulier de sa base sociale) – comme le fut par exemple la victoire d’Evo Morales en Bolivie, en lien avec la « guerre du gaz » ou « la guerre de l’eau » – contre les privatisations, ni même contre les traités de libre échange ; les manifestations contre la Zone de Libre Échange des Amériques - ZLEA[2] ou le Dominican Republic - Central American Free Trade Agreement - DR CAFTA ont été au Nicaragua bien moins intenses que dans les pays voisins, y compris le pacifique Costa Rica, et se sont produites en marge des instances du Parti. Le FSLN a indirectement (mais indéniablement) profité d’une conjoncture internationale favorables aux mouvements progressistes pour remporter la victoire électorale en 2006, néanmoins celle-ci est surtout imputable à d’autres facteurs internes : lassés du chômage de masse et de la misère galopante, les électeurs ont éconduit Eduardo Montealegre (ex-ministre et surtout banquier) qui incarnait la continuité des politiques néolibérales subies pendant 16 ans. Lors des élections suivantes, en 2011, la majorité de la population a reconduit un gouvernement qui, l’aide du Venezuela aidant, avait rétabli un certain nombre de conquêtes sociales et de prestations, notamment dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’aide à la production. Le dicton populaire « mas vale lo viejo conocido que lo nuevo por conocer[3] » a pesé bien plus que les dénonciations du caractère anti-démocratique de la réélection[4] portée par la tendance réformiste issue du sandinisme (le Mouvement Rénovateur Sandiniste – MRS) ; formation qui, en choisissant de se ranger derrière un candidat représentant la droite la plus réactionnaire[5], s’est durablement discréditée.

Il peut sembler surprenant que cette coalition (entre réformateurs, conservateurs et une fraction du libéralisme) ait été condamnée alors que, quelques années plus tôt, le Pacte (entre la direction du FSLN et une autre formation libérale) avait été, sinon accepté, du moins toléré par la base comme une stratégie nécessaire à la reconquête du pouvoir. L’explication se trouve dans l’utilisation d’une rhétorique qui puise dans la tradition (trop rarement soulignée) du libéralisme politique dont a hérité le sandinisme et la société nicaraguayenne dans son ensemble. En effet, l’alliance anti-oligarchique (comprise comme anticonservatrice) a été le fondement historique des mouvements sociaux (en particulier le mouvement syndical urbain à l’époque somoziste). Face aux politiques néolibérales, l’argument de l’intérêt commun du peuple (sandiniste et libéral) contre l’oligarchie s’est révélé convaincant pour justifier le Pacte. Et ce, même si paradoxalement, la fracture entre élites possédantes et masses dépossédées traverse tous les courants politiques ; le FSLN ne faisant pas exception : « Jusqu’à présent, la différence la plus palpable entre un sandiniste et un autre, c’est que certains survivent à bord d’un yacht et d’autres agrippés à un bout de polystyrène » (Silvio Prado, militant sandiniste)[6]. Cette déclaration ainsi que celle du général Ortega, citée en exergue, révèle que l’acceptation de l’inégalité de statut s’inscrit comme une constante et non une nouveauté dans les rangs sandinistes… surtout les plus élevés.

Un équilibre consistant à ménager la chèvre et le chou…

« Le plus grand défi du FSLN […] est de permettre le développement de ses militants, de compter avec des membres dotés de moyens économiques, qui aident économiquement et ne soient pas une charge pour le parti. »[7] Ces propos – bien qu’ils proviennent d’une des figures de la vie politique ayant eu une des trajectoires les plus sinueuses au sein du FSLN, l’ex ministre sandiniste Herty Lewites[8], aujourd’hui décédé – illustrent assez bien la manière dont les dirigeants conçoivent l’équilibre entre les bases du parti et l’élite économique, revendiquée comme telle, en son sein. Maintenir cette coexistence qui, surtout en temps de crise, peut se voir remise en cause et donc menacée, a obligé le FSLN – et aujourd’hui le gouvernement qui en est issu – à ménager continuellement les intérêts des acteurs situés aux deux bouts de la chaîne. C’est dans la poursuite de cet objectif que l’on peut interpréter la politique dite « de restitution des droits » qui définit actuellement sa gestion institutionnelle. Ceux-ci sont formulés de manière suffisamment vague pour recueillir l’approbation que confère le bon sens, qu’il s’agisse du droit au travail, à l’éducation, à la santé ou des droits des populations indigènes ou des femmes. Le message le plus évident, lié à la notion de « restitution », tend à marquer une rupture avec les gouvernements précédents. Certes, à partir de 2007, l’État a repris à sa charge l’accès gratuit à l’éducation et à la santé, mais la question des droits des femmes est plus discutable si l’on considère que l’abrogation de la loi sur l’avortement thérapeutique (soutenue par les députés sandinistes), en scellant la fin d’une longue hostilité avec la hiérarchie de l’Église catholique a, sinon permis la victoire, du moins contribué à améliorer l’image du candidat Ortega en vue de son élection. Quant aux droits des populations indigènes, on ne peut parler ni « d’avant » ni « d’après » : la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a, il est vrai, été ratifiée en 2010, mais se voit contredite par les dispositions de la loi 840, adoptée en 2012, qui prévoit la mise à disposition de toute partie du territoire que l’investisseur jugerait nécessaire à la construction du Grand canal interocéanique. Par ailleurs, le projet de loi visant à reconnaître les territoires indigènes dans l’ensemble du pays[9] dort du sommeil du juste dans les tiroirs de l’Assemblée nationale, au sein de laquelle le puissant lobby formé par les propriétaires terriens, caféiculteurs et autres éleveurs a vivement réagi face à la menace de voir ses droits de propriété remises en question.

C’est justement sur la question de l’accès à la terre en général, qu’il est le plus malaisé de voir une rupture avec la période précédente ; ou de trouver un sens au terme de « restitution » qui, en l’occurrence, ne concerne ni la terre en elle-même, ni des droits qui la garantissent de façon pérenne à ceux qui la travaillent. En effet, bien que la « question agraire » ait été, de loin, la cause des conflits les plus violents qu’aient connus les gouvernants qui se sont succédés à partir de 1990, la réforme agraire, que le régime sandiniste avait pu s’enorgueillir d’avoir impulsée dans les années 1980, n’a pas été reconduite lors du retour de Daniel Ortega au pouvoir. Par un accord conclu dès 2007 avec l’ATC, le gouvernement s’engageait à ne procéder à aucune expulsion de terres occupées (voire à examiner leur régularisation) mais avertissait qu’il ne tolérerait plus aucune occupation. On pourrait voir là une volonté pragmatique d’apaiser un monde rural historiquement rétif au contrôle exercé par le pouvoir, mais il serait réducteur de s’arrêter à ce constat. Ici encore, l’entente entre les deux partenaires doit être regardée à la lumière de la stratégie de défense de la propriété adoptée par l’ATC, en accord avec la ligne fixée par le FSLN à partir les années 1990. La position, principalement défensive, de préserver les conquêtes de la révolution à travers la constitution d’un patrimoine (les entreprises, les anciennes fermes d’État regroupées sous le sigle de l’APT) n’a pas résisté à la crise du café qui, au début des année 2000, a ruiné de nombreux producteurs (principalement les plus gros) et jeté des milliers de travailleurs agricoles en situation de famine sur les routes. Les mobilisations massives menées par l’ATC plusieurs années durant (de 2001 à 2005) achoppèrent toutes à mi-chemin de la capitale dans le village de Las Tunas où les accords, qui portent son nom, furent signés et remaniés d’année en année. Au fil des négociations, les prétentions de l’ATC furent constamment revues à la baisse : de la titularisation des entreprises de l’APT (parfois de gigantesques complexes agricoles) à l’octroi aux travailleurs de lopins d’à peine 4 ha, souvent situés dans des lieux incertains. Pourtant conscients de l’insuffisance de cette surface pour produire au-delà de l’autosubsistance, les dirigeants de l’ATC persistèrent à qualifier la défaite de victoire : la parcelle palliait les piètres salaires d’ouvriers agricoles qui restaient disponibles et dépendants des grandes exploitations. L’analyse de cet épisode aurait pu se limiter à conclure à l’obligation, dans certaines circonstances, de faire de nécessité vertu. Mais en réalité, on retrouve aujourd’hui la même logique d’une expérience conçue et théorisée dans un contexte adverse, dans le cadre des politiques promues par un État qui se proclame « chrétien, socialiste et solidaire ». Elle délivre un message similaire à celui énoncé par le général Ortega. Les possédants y trouvent leur compte car ils disposent une main d’œuvre dont ils n’ont pas besoin d’augmenter les salaires ; on garantit aux ouvriers agricoles semi-prolétarisés les moyens d’existence minimum – « décents » – pour accepter de ne pas sortir de leur condition, tout en laissant penser qu’on a ainsi œuvré à satisfaire l’aspiration historique de ceux qui travaillent la terre d’accéder à la propriété.

Dans son analyse du succès du couple gouvernant Ortega-Murillo, le sociologue José Luis rocha suggère que celui-ci repose sur « quatre clés […] qui renvoient toutes à des aspects structurels : les relations avec une oligarchie divisée, l’insignifiance du Nicaragua [sur la scène internationale], le clientélisme et la cooptation du populisme[10]. » Faute de pouvoir développer ici tous les éléments mentionnés[11] (que l’on partage par ailleurs), on s’attardera sur un seul : le clientélisme, car il illustre précisément la relation particulière qui s’est instaurée dans le but de mitiger la répartition hiérarchique et inégale des richesses, en maintenant une base sociale captive de l’accès à des prestations, faute d’octroyer des droits tangibles exigibles par l’ensemble de la population.

Des prestations en lieu et place de droits

Il est indéniable que la mise en place de mesures sociales dans divers domaines, comme par exemple le « Plan techo » (accès à des matériaux pour améliorer l’habitat), le Programme « Usura cero » (pour lutter contre les saisies abusives), a contribué à améliorer les conditions de vie de larges franges de la population. De même, l’accès à une couverture maladie pour les travailleurs informels (et en particulier les employées de maison) représente, en théorie, un progrès. Mais pour ces dernières, il reste néanmoins souvent hypothétique tant il dépend du bon vouloir des employeurs[12]. Enfin, si l’effort d’aide à la production (accès au crédit, aide technique) a eu des résultats non-négligeables pour les paysans, il n’en reste pas moins que, faute d’une politique déterminée visant à opérer des changements structurels dans le processus de redistribution de la terre, l’aide apportée reste conjoncturelle, c’est-à-dire subordonnée à la dure loi du marché.

Tout en faisant miroiter aux secteurs les plus marginalisés des perspectives d’ascension sociale, le gouvernement, sous les effets conjugués de la crise de 2008 et de la diminution progressive de l’aide apportée par les pays de l’ALBA, a été contraint de resserrer les alliances avec les détenteurs du capital au niveau national et à prendre des mesures destinées à attirer l’investissement international. Les effets négatifs de ce rapprochement ont touché principalement deux secteurs, aux intérêts pourtant fort éloignés : les producteurs des zones rurales et les ouvriers du secteur industriel urbain. Le malaise se cristallise, pour les premiers, autour du thème – emblématique au Nicaragua – de la défense du territoire et de la souveraineté nationale, pour les seconds autour de celui du droit du travail et de la libre syndicalisation ; une question non moins problématique à affronter pour des dirigeants se réclamant – quoique de manière de plus en plus éloignée – de la tradition marxiste.

La contestation dans les villes et les campagnes a des causes similaires – les concessions aux entreprises et aux entrepreneurs – dont, paradoxalement, les effets sont combattus pour des raisons exactement inverses. Coté rural, la lune de miel entre les producteurs et le gouvernement a pris fin avec la réduction drastique des aides à l’exportation des produits agricoles et d’élevage (principalement en direction des pays de l’ALBA). Au même moment, le projet de Grand canal interocéanique a achevé de consommer le divorce, lorsque les crédits et les enregistrements au cadastre des terres situées sur sa possible trajectoire ont été bloqués et que les producteurs ont vu poindre des projets d’implantation de monocultures (café, ananas, oléagineux, palme). Il n’est pas difficile d’entrevoir que ce cocktail conduit tout droit à la perte de la terre et à un retour à la condition salariale ; perspective totalement inacceptable surtout dans cette région qui s’est peuplée dans les années 1970, précisément de journaliers et de paysans sans terre fuyant le salariat. Dans le cas des travailleurs urbains, c’est au contraire la tercerisation croissante du travail et l’alignement par le bas des droits sociaux conquis au sein des entreprises qui suscite la colère des syndicats. Déjà vilipendés il y a vingt ans par le sociologue et théoricien de l’APT, Orlando Nuñez, qui les taxait « d’orthodoxie syndicale du syndicalisme revendicatif qui ne reconnait que les syndicats articulés de manière critique autour du patronat capitaliste[13] », les syndicalistes d’aujourd’hui continuent de revendiquer haut et fort que la lutte collective pour l’amélioration des droits salariaux et des conditions de travail garantis par le Droit du travail n’est pas un vain mot.

À la différence des droits (qui se conquièrent), les prestations suscitent la redevabilité, la gratitude voire l’allégeance. L’action gouvernementale séduit les milieux populaires qui travaillent et survivent en marge de l’économie capitaliste formelle, dans la mesure où elle apporte quelques remèdes à ses conséquences les plus néfastes. Et l’attention à ce secteur considéré comme « périphérique » apparaît cruciale dans la mesure où il occupe une place importante dans l’économie nationale. Tel un mouvement de balancier, le secteur informel aujourd’hui rebaptisé « de l’économie populaire », a besoin de l’État pour croitre et s’insérer au sein du dispositif économique autant que l’État a besoin de s’adosser à lui pour légitimer ses choix économiques et politiques, y compris ceux perçus comme autoritaires et arbitraires par d’autres secteurs de la population. Cette stratégie d’alliance ciblée, (ou pour le dire autrement, clientéliste), aurait-elle lieu d’être, si elle n’avait pas vocation à maintenir le statu quo de la hiérarchie sociale ?

Depuis son retour au pouvoir, Daniel Ortega n’a plus jamais parlé de convoquer une Assemblée constituante, projet qu’il avait pourtant brandi à plusieurs reprises lorsqu’il était dans l’opposition. Au lieu de cela, ont été mis en place les Conseils du pouvoir citoyen ; structures partidaires étroitement contrôlées par un maillage territorial, elles fonctionnent en parallèle des institutions (elles-mêmes réformées à partir de 1990), qui pour certaines se sont converties en coquilles vides. En conclusion, on peut émettre l’hypothèse que la politique du gouvernement actuel ne s’inscrit nullement dans la rupture mais est au contraire l’aboutissement de politiques échafaudées dans l’opposition qui ont trouvé une opportunité de se consolider grâce à l’entrée dans l’ALBA et les accords économiques passés avec les gouvernements progressistes du sud du continent. Ceux-ci étant aujourd’hui fragilisés, le régime se voit paradoxalement contraint à durcir ses positions pour contenir les mobilisations sociales collectives afin de retenir et d’attirer les investisseurs ; espérant sans doute de cette manière disposer des ressources nécessaires à la distribution de prébendes, condition sine qua non pour conserver le soutien de sa base sociale.

Bibliographie :

Nuñez Soto, Orlando, La economía popular asociativa y autogestionaria, 3a ed., Managua, CIPRES, 2000.

Rocha, José Luis, « El proyecto Ortega-Murillo : cuatro claves de un éxito volátil », Envío, noviembre- diciembre 2016, n°416-417, p. 30-36.

Sánchez González Mario, Castro Quezada Douglas, Rodríguez Ramírez Rony, Guerra Vanegas Jorge, « Movimientos sociales y acción colectiva en Nicaragua: entre la identidad, autonomía y subordinación », in Mouvements sociaux et pouvoirs : distances et espaces, Amnis, 2016, n°15. URL: https://amnis.revues.org/2813. Consulté le 15 mai 2017.

Vilas, Carlos M. : « El debate interno sandinista », Nueva sociedad, mayo- junio 1991, n°113, pp. 28-36.

Filmographie :

Zurrita Felix, Nica Libre, Alba producciones, Fundación Luciernaga, 1997. http://fundacionluciernaga.org/video/35/El_Nica_Libre



[1] Propos recueillis pour le documentaire Nica Libre réalisé en 1997 par Felix Zurrita, qui décrit l’atmosphère de la campagne électorale de 1996 et dresse un bilan des six premières années post-sandinistes. Frère de l’actuel président de la république Daniel Ortega Saavedra, le général a conservé son poste à la tête des armées durant le mandat de Violeta Barrios de Chamorro (1990-1996) avant de prendre sa retraite pour se consacrer aux affaires. Résidant principalement au Costa Rica, ses rares déclarations laissent entendre qu’il a pris ses distances avec le gouvernement actuel.

[2] Le projet formulé par le gouvernement de Georges W. Bush d’instaurer une zone de libre échange sur tout le continent a fait l’objet d’intenses mobilisations dans l’ensemble su sous-continent et a finalement été enterré en 2005 lors du IV Sommet des Amériques à Mar del Plata (Argentine) grâce à l’opposition de l’Argentine (de Nestor Kirchner), du Brésil (de Lula Da Silva), du Venezuela (d'Hugo Chávez) soutenus par l’Uruguay et du Paraguay.

[3] « Mieux vaut un mal connu qu'un bonheur incertain » ou « On sait ce que l'on perd mais pas ce que l'on gagne ! »

[4] La loi interdisant la réélection introduite dans la Constitution après le triomphe de la Révolution – pour éviter que se reproduise un régime de dictature comme celui qu’avait incarné la dynastie des Somoza (père et fils) pendant plus de 40 ans – a fait l’objet d’une réforme en 2010 pour permettre à Daniel Ortega de briguer un second (puis un troisième) mandat.

[5] Il s’agissait de Fabio Gadea Mantilla (Partido Liberal Independiente), ancien directeur de Radio Corporacion, ouvertement favorable aux forces de la Contra pendant le conflit armé (1980-1990).

[6] S. Prado, «El partido que estamos perdiendo», Barricada, 5/2-1991. Cité en Vilas, Carlos, « El debate interno sandinista »Nueva Sociedad n°.113, Mayo- Junio 1991, p. 28-36.

[7] Barricada Internacional 333, 2/2-1991. Cité en Vilas, Carlos, « El debate interno sandinista »Nueva Sociedad n°.113, Mayo- Junio 1991, p. 28-36.

[8] Ministre du tourisme dans les années 1980 puis élu député en 1990, Herty Lewites, comme la majorité de parlementaires du FSLN, rallie le MRS lors de la scission au sein du sandinisme en 1994. D’abord défait comme candidat indépendant à la mairie de Managua en 1996, il se rapproche du FSLN et remporte, sous cette bannière, les élections municipales dans la capitale en 2000. Tombé en disgrâce et exclu du parti en 2005, pour avoir prétendu rivaliser avec Daniel Ortega en vue d’obtenir l’investiture du parti comme candidat à l’élection présidentielle de 2006, il se présente sous l’étiquette MRS mais décède d’une crise cardiaque quatre mois avant les élections.

[9] Actuellement, seules les communautés indigènes des régions autonomes de l’Atlantique Nord (RAAN) et Sud (RAAS) ont démarqué leurs territoires, faculté que leur donne la loi d’autonomie adoptée en 1987 (par le gouvernement sandiniste) et réglementée en 1998 (sous le mandat du président libéral Arnoldo Alemán).

[10] Rocha José Luis, « El proyecto Ortega-Murillo : cuatro claves de un éxito volátil », Envío, n°416-417 Noviembre-diciembre 2016, p. 31.

[11] On n’engagera pas ici de discussion sur la notion de populisme, car cela supposerait un développement spécifique concernant sa définition et sa nature qui ne pourrait trouver sa place ni dans les objectifs que l’on s’est fixé dans ce propos, ni dans l’espace qui nous est imparti. On peut consulter : SerraHugo Rodrigo :Somos lo que falta. El sujeto de la Economía Popular Latinoamericana en el debate, de la liberación a la resistencia y las alternativas actuales. https://www.academia.edu/15875746/Somos_lo_que_falta._El_sujeto_de_la_Econom%C3%ADa_Popular_Latinoamericana_en_el_debate_de_la_liberaci%C3%B3n_a_la_resistencia_y_las_alternativas_actuales

[12] La crainte de perdre son emploi dans un secteur où la concurrence est particulièrement rude, freine bien des velléités d’assigner en justice les nombreux patrons qui contournent la loi.

[13] Nuñez Soto, Orlando : La economía popular asociativa y autogestionaria, CIPRES, Managua, 3a ed., 2000, pp. 258-259.

Pour citer cette communication : Hélène Roux, "Au singulier ou au pluriel ? Réflexion sur la notion de droits sociaux dans la rhétorique sandiniste actuelle", in Colloque international "Gouvernements progressistes et postnéolibéralisme en Amérique Latine : la fin d’un « âge d’or » ?", Université Grenoble-Alpes, juin 2017, URL : https://progresismos.sciencesconf.org/resource/page/id/30

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